Surdoué, un terme qui trahit l’élitisme à la française?
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Contrairement à ce que l’on pense, l’intelligence est relative. Du moins sa mesure par le test de quotient intellectuel (notamment le WAIS) dont le score permet de comparer les individus d’une même tranche d’âge entre eux. On dit « surdouées» les personnes qui obtiennent un score supérieur à 130, ce qui représenterait statistiquement un peu plus de 2% de la population. Les Hauts Potentiels Intellectuels constitueraient ainsi une singularité statistique et représenteraient une partie infime de la population.
Cette mesure de l’intelligence est néanmoins l’objet de remises en cause permanentes. Nicolas Gauvrit, chercheur en sciences cognitives, l’évoque dans une interview parue dans Le Point(1) comme « une obsession occidentale » là où « d'autres cultures valorisent beaucoup plus l'intelligence émotionnelle, l'entraide ou d'autres qualités. » Et de rappeler que ce que l’on appelle « intelligence » « varie d'une culture à l'autre ».
Mais plutôt que de redéfinir ici l’intelligence, immergeons-nous plutôt dans la linguistique et la façon dont les hauts potentiels intellectuels sont nommés dans différentes culture. En France, on nomme les QI supérieurs à 130 des « surdoués ». On notera l’emploi du mot « SUR » qui n’est pas sans rappeler les réflexes de classement, hiérarchisation si chers à notre patrie. En France, on aime classer : les hôpitaux, les écoles, tout y passe. Et chaque année voit défiler son lot de palmarès en une des journaux : classement des meilleurs cliniques, des meilleurs prépas…
Cela me rappelle le moment de mon enfance où le directeur de l’école venait distribuer les livrets. Les premiers de la classe étaient débarrassés du supplice rapidement tandis que les derniers ou « cancres », selon les termes de l’époque, s’endormaient avant que leur nom ne soit cité. En racontant cette anecdote à mon fils, j’ai vu dans ses yeux le décalage spatio-temporel qui nous opposait, agrémenté d’un « Mais c’est horrible ! C'est de la torture! » qui m’a fait réaliser combien le monde avait changé en 30 ans…La pédagogie a évolué, et l’on prend aujourd’hui plus en considération le ressenti de l’enfant et ses particularités. Adieu donc les notes et les classements ; dans les écoles primaires, un savoir est désormais acquis, partiellement acquis ou non acquis. Dans les entreprises, on remet de plus en plus en question la hiérarchie et les privilèges liés aux diplômes et aux statuts. Les jeunes générations ou "millenials" n’exécutent plus les ordres aveuglément mais les discutent, apportent leur part au débat et quittent la table s’ils ne sont pas écoutés. La révolution digitale y est pour beaucoup : les cartes sont rebattues, on aplatit, horizontalise de plus en plus. Car le temps n’est plus au classement mais à l’intégration des spécificités individuelles dans une logique inclusive et collective.
On sent donc bien ici le malaise avec le mot SURdoué, d’ailleurs peu utilisé par les personnes concernées pour le manque d’humilité qu’il peut conférer. Vous entendrez rarement quelqu’un vous dire « Bonjour, je m’appelle Stéphane, je suis surdoué ». Pourquoi ? Imaginez un peu qu’un bel homme vous dise « Bonjour, je m’appelle Stéphane, je suis surbeau » Prétentieux, non ? Et si l'on y ajoute nos automatismes culturels de classement exposés plus haut, on comprend aisément les réactions médusées et la défiance suscitée par ce mot.
Résultat : la France est l’un des pays au monde où les Hauts Potentiels Intellectuels s’affichent le moins et avancent masqués.
Pour qualifier leur différence et évoquer leur singularité, ils cherchent et utilisent souvent d’autres qualificatifs. On parle de douance, de haut potentiels intellectuels, de singuliers, de multipotentiels, de zèbres, d’atypiques, de philo-cognitifs…Tous les mots sont bons pour chasser ce préfixe « SUR » de l’expression populaire.
Au Brésil et en Espagne, on retrouve une variante légèrement moins classifiante à travers le terme « Superdotado» qui signifie « super doué ». En Allemagne, on les définit de manière différente selon leur score, soit « Hochbegabung » pour les QI supérieurs à 130 ou « Höchstbegabung » pour les QI supérieurs à 145.
Il y a tout de même une constante dans ces quelques vocables, la présence du mot « doué », « don » « cadeau » que l’on retrouve presque systématiquement. A la nuance près qu’il est complété différemment selon les cultures. En anglais, on est « intellectually gifted », c’est à dire que l’on a reçu un don, un cadeau intellectuel. En serbo-croate, on emploie le mot « Darovit » qui signifie avoir reçu un don. En arabe, on utilise le terme « mawhoub – موهبة », qui signifie également « celui qui a reçu un don »
Il est intéressant de constater qu’en Chine, ce don « tombe du ciel » car le mot désignant les surdoués est constitué de 2 idéogrammes qui signifient ciel (天)et compétence(才). En japonais, les idéogrammes sont les mêmes qu’en Chinois, mais l’interprétation est légèrement nuancée : (天) peut évoquer Dieu ou le pouvoir absolu de la nature et (才) le talent. Ici, on ne cherche pas forcément à classer la douance en la comparant à la population générale, mais plutôt à faire le constat d’un talent hors normes dont on cherche à définir la provenance.
Cette approche linguistique, bien sûre teintée culturellement, nous permet d’entrevoir une vision différente de la douance à travers les mots qui l’expriment. Elle ouvre également une grille de lecture intéressante sur la façon dont les cultures la perçoivent, et peut-être, par extrapolation, sur la manière dont les singuliers sont perçus localement par le reste de la population.
Pour ma part, mon expérience m’a montré que la douance est mieux acceptée et vécue dans les pays anglo-saxons qu’en France, où les "surdoués" peinent à en parler librement. Nombreux sont ceux qui avancent masqués.